Jaquarius live Technoo

On a discuté teuf et musique acousmatique avec Jaquarius.

A l’occasion de la sortie de son double disque live sur Acid Night Live, nous avons rencontré Jaquarius, qui revient sur ces deux dates pour le label Berlinois Yaya23, et le label acid, Rave Alert. Expérimentateur et passionné d’analogique, le travail du producteur s’apparente à une véritable recherche scientifique. En repoussant les limites de ses machines, les lives de Jaquarius, qu’il partage en fédérant une communauté de passionnés, peuvent être assimilés à une expérience en laboratoire musical. A la frontière de la musique savante, il met la technique au service d’une musique électronique libertaire et salvatrice, parfois dissidente. Connu pour ses productions acid incisives, Jaquarius nous parle de son background et de sa vision de la musique.

. Tu sors ton premier double disque live, d’où t’es venue cette envie ? Tu voulais immortaliser un live sur support, ou est ce que c’est la rencontre avec Acid Night live qui t’as donné cette envie ?

C’est le label qui a deux branche, la branche Acid Night qui permet de sortir des morceaux de manière classique, et la branche live, sur laquelle il y a en général des passages de 30 minutes enregistrés en live. Pour ce projet là on a fait un best of de 2 lives, on en parlait depuis longtemps déjà, on attendait d’avoir des passages de live pertinents pour les sortir. Les deux lives choisis ont été joué quasiment à la suite l’hiver dernier. On a opté pour un double vinyle avec quatre passages de 15 minutes pour avoir le meilleur rendu sonore possible.

. Tu as enregistré deux lives pour ce disque, un à Berlin pour Yaya23 et un a Gent pour Rave Alert, tu as volontairement choisi des lives plus bruts que ce que tu produis habituellement ?

Quand je joue en live il y a forcément moins de détails que quand je compose au studio, on a donc résultat plus bruts, c’était cohérent d’avoir les deux lives sur le même disque car au niveau des sonorités ils sont très proches mais joués différemment. Je me suis adapté aux deux soirées qui étaient très différentes à Berlin j’ai joué très rapide et plus en mode teuf alors qu’à Gent j’ai joué plus lent et plus mental. Il y a pas mal de tracks déjà sorties sur vinyles qui ont été enregistrées en soirées, comme par exemple de Kromatones où il n’y a que des passages de lives et le Lunar Distance 05 qui à une face enregistrée dans une teuf en Belgique.

. Tu peux nous décrire un peu le set up que tu avais pour ces deux lives ?

Le premier que j’ai joué c’était à Gent pour Rave Alert. J’ai un set up qui est à peu près pareil sur les deux, mon set up de base c’est une Octatrack Elektron avec un contrôleur.

Ma grosse contrainte, est que je ne peux rentrer que quatre sons dans l’Octatrack
en plus de ce que je lis avec.
Chaque élément doit être pertinent.

En général j’ai deux basslines et deux synthés. A Gent j’avais acheté un synthé juste avant que je voulais absolument utiliser, c’était le challenge, du coup je jonglais entre les machines et je devais débrancher – rebrancher les machines. Donc voilà l’idée, c’est deux boîtes à rythme, deux synthés, et l’Octatrack qui fait sampleur et multi effets.

. Tu travailles chacun de tes lives spécialement en fonction du public ou des clubs qui t’accueillent ?

Globalement ouais, c’est un compromis entre ce que je fais entre le thème de la soirée, les gens et mon projet Jaquarius, pour éviter un hors sujet. Sachant qu’à Berlin c’était pour le label Yaya23, qui est un label très rapide, donc j’ai joué assez soutenu et je savais qu’on m’attendait aussi sur cette facette là. En Belgique j’ai joué plus lentement, parce que ce sont des gens qui écoutent souvent des choses plus dures, mais plus lentes alors qu’à Berlin c’est souvent un peu plus rapide mais plus “léger” disons. Je trouve ça plus intéressant de s’adapter. Quand je fais des soirées en club c’est bien d’avoir ce côté Techno très rythmique, avec des pieds très lourds, des grosses reverbs et des choses plus club. Alors que quand je joue en teuf, là par contre on y va, on n’hésite pas à pousser la vitesse et c’est ça qui est rigolo.

C’est un défis d’arriver à jouer les mêmes boucles
et les mêmes patterns, avec des styles totalement différents.

C’est ce qui est cool, un disque il est fait il fait, mais avec un live on peut réinterpréter des boucles et des morceaux, ou des nouveautés et s’adapter en temps réels. C’est fatiguant ça demande beaucoup de taff, mais il faut le faire parce que sinon je pense qu’au bout d’un moment on s’ennuie de jouer le même live encore et encore.

. Ça fait combien de temps que tu joues en live ?

Je dirais depuis 5 ans, mon premier live c’était à La Jarry à Vincennes. C’était une ancienne factory, c’est massif, ça a fermé il n’y a pas longtemps, c’est muré, mais c’était un truc immense. Et on avait fait une teuf la bas. C’est un bâtiment qui est divisé en plein de compartiments parce que sinon ils n’arrivent pas à tout gérer tellement c’est grand. C’est un copain, qui a sorti des disques sous Le Furet, qui m’avait dit une semaine avant “Vas y viens, sors tes machines”, et j’avais jamais joué donc en une semaine j’ai bricolé un truc et c’était super marrant, j’en garde un très bon souvenir.

. Quand tu produis, tu joues beaucoup avec l’espace, la distorsion et les dissonances, tu sembles avoir une certaine fascination pour ces sonorités que produisent tes machines, c’est de là que vient l’orientation acid de ta carrière musicale ?

Complétement ! J’aime bien voir jusqu’où une machine peut aller.
Je pense que les constructeurs ont leur logique,
et quand on arrive à surpasser ce pourquoi la machine a été faite au début,
voire même à l’emmener plus loin ou à surprendre le créateur,
c’est là qu’il se passe des choses intéressantes.

Il y a des accidents, des timbres qui sortent de l’ordinaire, des harmonies qui se créent, notamment quand on fait des feedbacks. En gros on ré-injecte le son en lui même et ça crée des distorsions harmoniques hyper particulières. Ce côté laboratoire est fascinant, enregistrer, découper, resampler, refaire encore et encore. Des fois je peux passer des heures sur des boucles.
Et ça, ça vient aussi du côté des vieux disques qui étaient faits vraiment à l’arrache et qui arrivaient par des accidents, à faire des timbres qu’on ne retrouve plus forcément aujourd’hui. C’est vraiment des mystères où l’on se dit “Mais comment ils ont fait ça ?!”. Aujourd’hui il y a des disques qui font encore couler de l’encre parce qu’on se dit que c’est pas possible. Notamment il y en a un qui est un live de Unit Moebius et Curley Shoop, qui jouaient dans les années 90. Ils ont fait un live enregistré sur cassette, qui a été pressé en deux parties, la première sur un label géré par Unit Moebius et les Spiral Tribe et la deuxième partie sur deux disques, un sous label parisien hyper obscur, Oxalis et également sur un label géré par Curley Shoop Kibra-Hacha. Ce live est fou parce qu’il y en a un qui est à la console et qui joue à faire des feedbacks avec des delays, comme le ferait un mec qui joue du dub, et l’autre est aux boites à rythme et aux synthés, le résultat est vraiment incroyable.

. Tu partages beaucoup de vidéos de ton set up et de tes sessions prod sur les réseaux, est ce que c’est une façon de redonner envie aux jeunes artistes de produire en analogique plutôt qu’en numérique, et de revenir aux bases de la musique électronique ?

Ouais c’est une façon de partager que je trouve intéressante, ça ouvre le dialogue. Quand je poste une vidéo, souvent y’a pas mal de gens qui viennent me parler en privé pour me demander “Ah c’est quoi ta machine ? C’est quoi ce truc ?”, voire même qui m’envoient leurs morceaux et qui me demandent ce que j’en pense.

Je trouve ça intéressant parce qu’effectivement il y a le partage dans la vie réelle,
et aussi de part le net,
où on peut avoir des connections hyper incroyables.

Et c’est vraiment une façon de montrer l’envers du décor, exactement comme quand on cherche des vidéos de mecs qui ont fait des lives, qu’on voit 30 secondes sur Youtube, et qu’on essaye de reconnaître les synthés. Donc quand on montre comment c’est fait directement c’est intéressant aussi, c’est une forme de partage très personnelle. Et à l’inverse je passe beaucoup de temps aussi à regarder ce que font les autres.
Notamment y’a une vidéo des Spiral avec Crystal et 69db, on voit 5 secondes où il sont en train d’enregistrer un truc dans leur studio, et ces images sont magiques parce qu’on devine un peu sur quoi ils bossent, mais c’est tellement ancien qu’il n’y a plus de traces de tout ça, c’est fascinant.

. Tu produis de la musique Acousmatique ou musique concrète, comme ce que l’on peut retrouver sur ton EP Merlik et Polyzarb,  est ce que tu peux nous expliquer ce que c’est ?

Alors j’ai fait un cursus au conservatoire, un DEM électro-acoustique, qui m’a permis d’avoir une culture et un savoir faire dans ce domaine. Pour vraiment résumer, c’est un mouvement qui est né dans les années 50, à la maison de la radio par le GRM “Groupe de recherche musicale”.

L’idée au début était vraiment de rechercher, de faire de la musique autrement,
sans instruments ou avec, mais en enregistrant de façon totalement différente.

Donc ils ont commencé à faire des disques avec des sillons infinis, des systèmes de boucles avec des sons enregistrés dans la rue, dans des gares, des voix, à l’envers, à l’endroit… Puis il se sont demandés ce qu’ils allaient faire de ces œuvres, comment les diffuser, et ils se sont dit que plutôt que de les diffuser en stéréo, ils allaient créer un système avec plein de hauts parleurs, et spatialiser la musique, parce qu’effectivement ça s’y prête. Donc le terme “acousmatique”, c’est la musique électro acoustique, et non “électro- acoustique” dans laquelle il y a vraiment des instrumentistes. L’histoire vient à la base des élèves de Pythagore, qui ne voyaient pas leur maître, et c’étaient les “acousmates”. A la base, la musique acousmatique c’est une musique dont on ne voit pas la source du son. Donc les premières œuvres c’étaient des bruits extérieurs, puis après ils ont eu un super synthétiseur qui est maintenant exposé au musée de la musique au Philarmonie de Paris.

Synthé GRM électro acoustique
Console du studio 116 c – GRM (1667), exposé au musée de la musique du Philarmonie de Paris

Il est hyper impressionnant ! Ils se sont mis à redécouvrir un monde nouveau, parce que c’était un synthé très très puissant et ils ont fait vraiment de grandes œuvres à partir de ce synthé, en passant des sons dedans et en s’en servant comme un laboratoire. Sachant que ce n’étaient que des gens qui avaient un background musical hyper important, pas mal avaient l’oreille absolue aussi. Mais ils avaient du mal à se faire comprendre à cette époque là. C’est petit à petit que ça s’est développé et que s’est rentré dans le mœurs, notamment grâce au cinéma, parce que pas mal de musiques de films ont marqué leur temps. Par exemple Forbidden Planet, qui est un film de science fiction assez vieux, dont la BO est incroyable, et ça s’apparente à la musique acousmatique. Du coup c’est une musique qu’on a beaucoup associée aux films de science fiction, avec des synthétiseurs hyper pitchés, des delays etc. Ça a vachement contribué à normaliser tout ça.
Et je vous invite fortement à aller voir le documentaire réalisé par Térence Meunier qui est superbe.

. Toi qui a travaillé au conservatoire de paris, tu penses que l’on peut réconcilier ce qui est considéré comme “musiques savantes” (musique traditionnelle et théorique avec forme écrite, en opposition à la musique orale) et la musique électronique à vocation Rave comme ce que tu produis ?

C’est une bonne question, je me la suis souvent posée et j’en ai parlé à mes profs aussi, qui avaient fait une “Acousmarave”, le concept était fou. Je pense que oui. Par exemple j’ai vu un truc vraiment pas mal, il y a quelques années où Rebotini avait sorti un album avec Zanesi.

J’étais à l’avant première à la maison de la radio, c’était un live Techno,
dans un Acousmonium, avec deux gars,
un qui fait de la Techno acid, et un qui va spatialiser les sons.

Donc je pense qu’il y a un vrai truc à faire avec ça, mais ça demande beaucoup de taff parce que souvent, déjà pour installer 4 enceintes dans une salle on te regarde avec des gros yeux. Et même les gens qui sont dans ce milieu de la musique électro acoustique pure et dure, ils sont plutôt dans leur bulle et quand tu amènes des gros kicks ils te regardent un peu bizarrement. Donc c’est là où il faut montrer que ça peut être intéressant de faire l’un puis l’autre, ou mélanger un peu comme l’on fait Rebotini et Zanesi où ça marchait très très bien, et ils ont réussi à prouver que c’était possible.

. Des projets qui arrivent ?

Toujours pas mal de projets, sortir des titres assez régulièrement. Là il y a un disque qui arrive sur un label assez intéressant, Nano Pulse, un sous label de Dosis Decibel. Ce sont des gens hyper intéressants et qui ne sont pas trop connus en France, ils ont des labels depuis 20 ans et jouent dans pas mal de soirées, mais plutôt en Hollande. Donc le pont n’est pas forcément fait mais quand des gens comme ça nous contactent directement, on est super contents parce que ça crée un lien France Hollande. Comme le fait d’aller jouer à Berlin ou à Gent, c’est super cool d’arriver en tant que français la bas.
J’ai signé une track sur le label Italien No Pizza Rave, qui est très core. Géré par une bonne équipe, des gens très marrants et clairement passionnés. Je suis très curieux de voir comment ce label va évoluer.
Sur un autre label Italien, Melting Bass, un EP complet avec 5 titres, dans l’esthétique acid / techno / core, des morceaux à vitesse club avec des séquences très travaillées, on est loin de l’impro live, c’est vraiment de la production en studio !

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